Je ne devrais peut-être pas le dire, mais je suis née en 1946, dans ce qu’il est convenu d’appeler la grande noirceur. La dernière-née d’une famille de sept. J’ai fait mes études primaires  au Collège Notre-Dame-de-Bellevue sur le Chemin Sainte-Foy à Québec. J’étais une  bonne élève. Terriblement obéissante.  Médaille de bonne conduite, moyenne de 97,5%. Pour me récompenser, mes parents m’ont offert de participer à des activités parascolaires: le piano ou le dessin. «Choisis!» m’ont-ils dit. J’ai choisi le piano, mais comme il n’y avait plus de place disponible, j’ai dû me contenter des cours de dessin. Mes premières œuvres représentaient des statues de la Vierge, des lys de plâtre, des pommes de cire.
«Vous semblait-elle douée avant de suivre ces cours? demandaient les gens.
— Pas du tout», répondaient mes parents.
«Comme c’est curieux», murmurait-on autour de moi.

J’aurais dû leur dire que la professeure mettait la touche finale à tous mes dessins et que ça les embellissait passablement, mais je n’en ai rien fait et mes parents ont continué de payer les cours. C’est ainsi que j’ai tâté de la pyrogravure, rehaussé d’émail d’affreuses potiches et confectionné des porte-monnaie de cuir repoussé que mes sœurs cachaient dans le fond de leurs sacoches pendant que je piochais sur le piano pour apprendre par moi-même. «Busy body», disait ma mère.

D’année en année, j’ai fini par apprendre tout ce qu’il importe de savoir: le nom des grandes capitales, l’existence des sept estomacs de la vache, les caractéristiques familiales de la renoncule âcre. Je préférais l’histoire de France à l’histoire du Canada, la zoologie aux mathématiques. J’étais plutôt bonne en français. J’excellais à trouver les mots de la même famille, à remplacer les verbes être ou avoir par d’autres, plus imagés. Pourtant, moi si sage, moi qui savais par cœur tous les poètes, on me mit tout de même à la porte du collège, un jour. Indiscipline généralisée. Je me suis retrouvée chez les Ursulines, dans le quartier latin. L’adolescence battait son plein. Sœur Angèle avait cent six ans et nous enseignait l’anglais en tremblant de toutes ses feuilles. Le midi, mes compagnes et moi empruntions la petite porte au bout du jardin pour aller humer l’air frais du dehors. Personne ne s’en est jamais aperçu. Quant à l’atelier de dessin, il était situé sous les combles et peu fréquenté. Fini les fleurs artificielles et les petits Jésus de plâtre! Je m’acharnais désormais à reproduire les œuvres des grands maîtres : une mer déchaînée, une pauvre fille, La Grande Nuit de Michel-Ange, et puis «les nuages, là-bas, les merveilleux nuages...»

À défaut du piano, j’appris la guitare. Classique, tout à fait classique. Mon professeur s’appelait Gagnon, il avait un fils virtuose et s’amenait à la maison tous les lundis avec un tabouret, un lutrin ou un diapason. Une étude de Sor, un prélude de Bach. Il me vendait le tout à prix d'ami ; comment aurais-je pu résister? L’été, je travaillais un peu partout, là où on voulait de moi, en fait. J’ai été responsable des arts plastiques à 25$ la semaine, moniteure en chef à 40$, vendeuse de billets à Expo-Québec, secrétaire, serveuse, réceptionniste, «riding master» dans un camp de vacances pour jeunes Juifs riches. En 1966, grâce à mon père qui connaissait l’échevin Beaupré, j’ai décroché un poste de commis de bureau chez L’Imprimeur de la Reine. Bien mal acquis ne profite jamais, je m’y suis terriblement ennuyée.

À la fin de mon baccalauréat, j’aurais bien aimé que ma prof de français découvre mon talent pour l’écriture, mais elle ne l’a pas fait. En contrepartie, aux cours du soir de l’École des Beaux-Arts que je fréquentais depuis deux ans, Marcel Jean me trouvait douée. «Audacieuse!» a-t-il dit. Mettez-vous à ma place ! Avec une telle audace, il ne me restait plus qu’à m’inscrire à plein temps. C’est ce que j’ai fait. J’ai choisi Montréal, la grande ville anonyme, le métro, la Place des Arts. J’ai étudié la peinture avec Courchesne, la gravure avec Dumouchel, l’escrime avec Mailloux. J’étais pourrie en sculpture. Ce n’était pas bien grave, l’époque aussi était pourrie : nous étions constamment en grève. Il fallait tenir des assemblées générales, occuper les locaux, dénoncer l’enseignement inadéquat ; c’est épuisant. J’ai acheté un sac à dos et je me suis enfuie dans les vieux pays.

J’ai traversé la Belgique, la Hollande, la France, l’Espagne ma très chère, mais pas l’Italie par exemple ! À mon retour, j’ai été engagée comme maquettiste et rédactrice publicitaire à Photo-Journal. Quel milieu! Je n’ai pas tardé à déguerpir. Cette fois, ma passion pour le cheval m’a entraînée dans le delta du Rhône, en Camargue plus précisément. J’y ai passé un merveilleux été à trimballer des touristes allemands à dos de cheval blanc. «Mein Gott! Vous semblez aimer votre coin de pays», disaient-ils.

C’était exact. Une terre craquelée, des marais puants, un ciel infesté de moustiques et de flamands roses, je retrouvais là une rusticité qui ressemblait à la nôtre et convenait à mes états d’âme. Les choses étant ce qu’elles sont, il a bien fallu que je revienne, un jour ! Le ciel était tout gris quand l’avion s’est posé à Dorval. C’était en 1971. À cette époque, on déportait les Québécois à Ottawa pour qu’ils enseignent le français aux fonctionnaires fédéraux. Je fus de la partie. Sans grand enthousiasme, je dois l'avouer. C’était un travail ridicule. Quelques semaines plus tard, à la recherche d’un monde meilleur, je devins agente d’information au Service des Pêches d’Environnement Canada. Le comble ! Moi qui n’aspirais qu’à être utile à quelqu’un, voire à quelque chose, je passais mes journées à tricoter. «Il faut que je sorte d’ici au plus vite, c’est une question de vie ou de mort», me disais-je, désespérée, et je quittai encore une fois. Gros-jean comme devant, je revins dans ma ville natale, bien décidée à ne plus jamais occuper un emploi de toute ma vie, «quel qu’il soit et si bien rémunéré soit-il», me disais-je.

Hélas, trois fois hélas! Je récidivai. Ne faut-il pas gagner sa croûte, s’intégrer, participer au malheur collectif? Je m’engageai donc dans un CLSC, à titre de bénévole d’abord, d’agente d’information ensuite ; j’y suis restée deux ans pendant lesquels je trouvai enfin un mari. J’eus un fils. Mignon comme tout. Nous quittâmes la ville pour venir vivre dans la Matapédia. J’eus un autre fils. Tout aussi mignon. Je fis un peu de journalisme, beaucoup de jardinage ; j’appris par cœur le nom de toutes les plantes sauvages vivant au Québec ou ailleurs et je lus Bruno Bettelheim de la première à la dernière ligne. Histoire de conserver une activité intellectuelle dans cet univers si pragmatique qu’est la maternité, je me suis également inscrite à l’Université du Québec à Rimouski. En biologie végétale. Je voulais tout savoir sur le rôle des mitochondries dans la respiration cellulaire ; je rêvais de racines aériennes et les orchidées... Ah, les orchidées! Il en poussait dans le petit bois à l’arrière de la maison. C’est dire comme nous étions riches...


«Nicole ! Une orchidée ! Nous sommes riches!!! »

Un soir de novembre — noir d’orage —, d’un tenancier de bar en faillite, j’ai acheté un piano Yamaha. Est-il nécessaire de le dire, ce fut le plus beau soir de toute ma vie. J’ai appris Für Elise, deux ou trois sonates, quelques inventions, la Passacaille de Haendel, une romance de Fauré, une valse de Grieg, le Canon de Pachelbel, le thème de Terre humaine et La Paloma. Encore aujourd’hui, la partition d’un prélude d’André Mathieu reste ouverte en permanence sur le piano, mais il me manque des doigts.

En 1979, je tentai une ultime expérience sur le marché du travail. Dans les affaires sociales. J’espérais encore être utile. Quelle prétention! Je travaillai d’arrache-pied pendant trois ans avant de conclure à une erreur de parcours. Je retournai à mes amours anciennes : les arts, les lettres. J’entrepris d’organiser des activités culturelles, m’occupai de tourisme et d’éducation. Le mari que je m’étais choisi s’est mis à peindre de grands ciels gris, j’ai inventé un jeu pour enseigner la théorie musicale aux enfants (Mini-Maëstro). C’est également à cette époque que j’ai écrit mes premières petites histoires. Elles ont été publiées chez Éditec ; quant au jeu, il est dans la petite armoire de la chambre des enfants, la tablette du bas, à gauche, par-dessus l’herbier.

Dans l’espoir de remporter le championnat d'orthographe de Bernard Pivot, je me suis mise à l’étude de la grammaire et de l’orthographe. Des cours par correspondance (CAFÉ - Université de Montréal). Si l’épreuve finale m’a valu un beau 97,5% (encore !), je n’ai pas survécu aux séries éliminatoires. Déçue, je me suis lancée en affaires avec le mari que je m’étais choisi. Une Petite Maudite Entreprise en graphisme et communications. Plume-Art, son nom ! Nous sommes imbattables. Nos prix aussi. Je ne comprends toujours pas pourquoi nous n’avons pas fait fortune. La liste de nos clients est pourtant on ne peut plus prestigieuse : Forêts Canada, la Commission scolaire Vallée-de-la-Matapédia, les Villes d’Amqui et de Causapscal, la Fédération des CLSC du Québec, plusieurs syndicats ou offices de producteurs de bois, les associations touristiques régionales, les Éditions Septembre, le Musée de la civilisation à Hull et cætera, et cætera. Raymond est devenu UN ILLUSTRATEUR hors pair. Quant à moi, qui ne crois ni en dieu ni en diable, j’ai même conçu et rédigé un cahier d’activités pour célébrer le centenaire du diocèse de Rimouski. Faut le faire, quand même! Ce n’est pas pour nous vanter, mais nous sommes d’excellents concepteurs: drôles, inventifs. Nous connaître, c’est nous adopter. Imaginez-vous que nous avons mis sur pied notre propre maison d’édition. Une maisonnette, en fait. Machin-Chouette Éditeur. Nos calendriers ont fait fureur, nos livres étaient les plus beaux du Québec... (Hum !)

Enfin, ça devait forcément arriver, un jour, avec la quarantaine et mon inscription au Certificat en français écrit de l’UQAR: j’ai sombré dans la littérature. Mon premier ouvrage s'intitulait Il fait dimanche, le second s’appelle Ne touchez ni aux appareils électriques ni à la cafetière. Ça semble peut-être un peu farfelu, mais ça ne l’est pas du tout. Les critiques sont unanimes: j’écris très très bien. «Humour et poésie sur un air de dentelle», concluait Réginald Martel dans La Presse du 27 novembre 1994. Jusqu’au Conseil des Arts et des Lettres qui a semblé reconnaître ma valeur. Il m’a d’abord attribué une petite bourse de rien du tout, et puis trois autres, plus substantielles, ensuite. Il m’a également acheté quelques dessins, le Conseil, du temps qu’il s’appelait ministère. «C’est mieux que rien», m’étais-je dit alors. J’ai omis de vous dire que je me suis remise à la peinture, il y a une quinzaine d’années de cela. Je peins de GRANDES TOILES ABSTRAITES qui ne ressemblent pas à celles des autres et mes dessins réalistes à la mine de plomb (ampoules électriques, débarbouillettes et robinets d’eau froide) sont très appréciés d’un public de connaisseurs (mes amis). Évidemment, c’est moins prestigieux que d’installer des petits tas de sable dans les musées, mais on fait ce qu’on peut... Avez-vous vu mes p’tites gouaches? et Pastels frais du jour, tels sont les titres d’improbables expositions.J’espère vraiment produire une œuvre satisfaisante, un jour. «On a tous besoin de rêver», a dit mon gérant de banque.

La littérature, ça marche mieux que la peinture! De nouveaux titres se sont ajoutés à ma liste: Nouvelles locales et Morceaux épars sur l’Atlantique, parus en 1999 aux Éditions Trois-Pistoles. «Qu’est-ce que ça veut dire Morceaux épars sur l’Atlantique?» a commenté le mari que je m’étais choisi. Ne lui en déplaise, moi qui suis si mauvaise dans les dialogues, j’ai écrit quatre fictions radiophoniques pour le compte de notre société d’état, laquelle les a tellement appréciées qu’elle m'a commandé trois nouvelles. Les unes et les autres ont été diffusées sur la chaîne culturelle de Radio-Canada. «La balle est dans votre camp» ai-je écrit au Conseil des Arts du Canada qui m’a aussitôt attribué une part négligeable de son budget annuel. Enfin, l’année 2002 a vu paraître mes Noces villageoises ainsi que mes Histoires à jeter après usage, «À ne pas jeter, mais à relire, au contraire», a dit une critique. Deux, pour être plus précise.

Noblesse oblige, je me lève désormais à une heure tout à fait raisonnable et je partage mon temps entre le chevalet, l’ordinateur, les promenades en forêt et les baignades dans la Restigouche. Si jamais vous avez besoin de moi, je suis parfois disponible pour jouer aux échecs, monter des campagnes de publicité, rédiger des communiqués, faire de la conception graphique, produire une brochure, un dépliant, dessiner des dés à coudre ou une oreille. Si vous aimez une lampe et souhaitez l’immortaliser, je suis la personne toute désignée pour le faire. Je n’éprouve aucune gêne à écrire ou dessiner sur commande. Mes idées sont à vendre, à prix abordable, et j’en ai sur tout: Céline Dion, le temps qu’il fait, l’éducation des enfants, la méthode Montignac. On peut me rejoindre en tout temps à mon atelier du 121, rang Saint-Louis Est à Saint-Alexis, dans la vallée de la Matapédia. En ce qui concerne l’autre, celui de Montréal ou de San Francisco, il faudra attendre encore un peu.

Mais pourquoi Montréal, Paris, Londres ou San Francisco ? Tout se passe dans la vallée de la Matapédia. Les plus grands arrivages d’insectes, les plus belles précipitations, l’hiver le plus long, le vent le plus doux.






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