Quatrième de couverture

«L'art de la démesure. Nous étions quinze à table. Mais avions-nous seulement une table... On disait de ma mère qu’elle avait du tempérament; mon père était doux comme un agneau. Il gagnait notre pain en accordant des pianos, en réparant des horloges. Il était ramancheur de parapluies, sourcier, ventriloque et gardien de nuit. «Tu peux dormir tranquille, disais-je à la nuit. Y a pas meilleur gardien que mon père.» Et la nuit exhalait son parfum dans toutes les chambres. J’aimais l’ombre, la noirceur, l’opaque et lourd feuillage des chênes qui bordaient l’allée menant à la maison. Une maison qui était comme une clef perdue dans la verdure au cœur de la ville, une ville semée d’embûches, cernée de caps et de murailles, avec la plaie béante du fleuve et des rues comme des cicatrices, les élévateurs à grains que je prenais pour le rideau de fer. Des tentatives d’évasion, des chutes, des îles.»

Écrits d’atmosphère, contes à dormir debout, nouvelles courtes ou longues composent ce recueil qui met en scène des personnages aux prises avec ces ennemis redoutables que sont le temps, la mort, la mélancolie, le goût d’un ailleurs, d’un plus loin, d’un autrement. Une écriture personnelle, à l’abri des courants et des diktats de la mode.

HISTOIRES À JETER APRÈS USAGE Nouvelles

Les Éditions Trois-Pistoles 210 pages, 2001
Illustration de la couverture :
RAYMOND BONIN

«…elle écrit simplement et bien sans se demander si ce qu’elle fait l’a été déjà.»
(Réginald Martel, La Presse, 6 avril 2003)

«…on peut faire ce que l’on veut avec ces histoires, sauf les jeter après usage. »
(Annie Landreville, Le Mouton noir, avril 2003)

EXTRAIT

LE LIVRE MAGIQUE Un hommage à Bohumil Hrabal

«Magnifique! Tout simplement magnifique! Tu devrais le lire! s’exclame Pascale. Une succession de petites histoires, toutes aussi ravissantes les unes que les autres. Débordant d’imagination. Toi aussi, tu devrais le lire, dit-elle à Alex affalé sur le divan. Tout le monde devrait lire ce livre», poursuit-elle, rêveuse. Assise dans le fauteuil, elle tient le livre ouvert à la dernière page, comme si elle n’arrivait pas à s’en détacher. Je l’ai rarement vue si admirative. Pire même, subjuguée. «Quelqu’un d’autre que moi a subjugué ma femme!» ai-je pensé, inquiet, presque jaloux. Intrigué, Alex relève la tête. L’enthousiasme de sa mère réussira-t-il à le sortir de sa léthargie? Je retiens mon souffle. «Montre donc», lui dit-il d’une voix bourrue. Sa mère ne mettant aucun empressement à lui remettre le livre, Alex se lève, ce qui crée une commotion dans la pièce. «C’est ça, l’adolescence», me dis-je. Des réactions inappropriées, un corps qui n’arrive plus à se situer dans l’espace. Le petit est devenu si grand que le boudoir nous apparaît tout à coup minuscule. «Faudrait peut-être songer à déménager», a dit Pascale. l’autre jour. Le voilà qui bute sur la table à café, se frotte le genou, se redresse, arrache le livre des mains de sa mère. «C’est ça, l’adolescence», me dis-je. Une maladresse chronique, une avidité, une voracité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Tout et tout de suite! Alex craignait-il que je lui ravisse le livre? Il choisit d’aller s’enfermer dans sa chambre. Après son départ, la pièce semble retrouver des proportions normales. Les bibelots poussent un soupir de soulagement. Pascale n’a pas bougé d’un pouce. Les mains posées sur les genoux, elle reste là, à ne rien faire. Aux anges. Désespérant de lui soutirer une parole, j’ai allumé la télévision afin d’écouter le bulletin de nouvelles qui, exceptionnellement ce soir, sera prolongé de cinq minutes en raison du trop grand nombre d’informations: un accident d’avion en Nouvelle-Écosse, une tornade qui a balayé tout le Texas. Plus près de nous, Alliance Québec réclame l’affichage bilingue, mais Pascale, cette nationaliste convaincue, n’a même pas poussé son habituel cri de révolte et d’indignation. «Tu viens te coucher ou tu continues de planer? lui ai-je demandé. — Vas-y, j’te suis», dit-elle. La lumière était allumée dans la chambre d’Alex lorsque je suis passé devant sa porte. «Couche-toi pas trop tard, t’as de l’école demain», lui ai-je dit. Pas de réponse. Cinq minutes plus tard, Pascale venait me rejoindre. Elle se déshabilla et se mit au lit sans souffler mot. Je savais qu’elle ne s’endormirait pas avant que Michèle ne soit rentrée. Le malheur ne frappant que lorsqu’on ne s’y attend pas, Pascale avait décidé une fois pour toutes qu’il était important pour le bien-être des enfants que quelqu’un s’inquiète à leur sujet. Elle se dévouait donc, et devant tant d’abnégation, je ne pouvais que dormir en toute quiétude. Lorsque je me réveillai, le lendemain matin, le réveil affichait sept heures quinze et contrairement à son habitude, Alex était déjà debout; je l’entendais qui discutait avec sa mère, enfin ce qu’il appelle discuter, mais qui... Bon, ça va, je me tais. «J’ai jamais lu un livre comme ça», disait-il. J’ai pris le chemin de la cuisine. «Quand t’auras fini, va pas le passer à tous tes chums comme tu fais, des fois. J’ai hâte de le lire, moi aussi», dis-je à Alex qui en était à sa dixième toast, à ce que je pouvais en juger, du moins, à la quantité de croûtes qui s’entassaient dans le coin de son assiette. «C’est ça, l’adolescence», me dis-je. «Tu peux le prendre, j’ai fini, me répondit-il, la bouche pleine. — Fini? Tu t’es couché à quelle heure? — J’sais pas. De toute façon, j’ai pas réussi à fermer l’œil. — Moi non plus, a dit Pascale. — Qu’est-ce qui vous arrive, tous les deux? Ça ne va pas?» J’ai pris le livre qu’Alex avait déposé sur le comptoir et je suis allé m'enfermer dans la salle de bain. Lorsque j’en ressortis, ils avaient tous quitté la maison, à l’exception de Michèle qui venait tout juste de se lever. «Journée pédagogiqu», me dit-elle lorsque je lui demandai pourquoi elle n’était pas encore partie. «Et toi? Tu vas être en retard, i’arrive dix heures! — Dix heures! — Qu’est-ce que tu faisais dans la salle de bain? — C’est ce livre... Je me suis mis à le feuilleter et... Faut que je file. Je te raconterai, ce soir...» Quelle journée! Je n’arrivais plus à me rappeler ce que je faisais dans cette vie, dans ce métier de professeur de philosophie qui m’apparaissait tout à coup bien puéril. Mes étudiants, avec lesquels je m’entendais plutôt bien d’habitude, éclatèrent de rire à quelques reprises et je compris que j’avais commis une bévue. Laquelle? Allez donc savoir! Quand la cloche sonna la fin des cours, je fus le premier à sortir de la classe. «J’ai un rendez-vous», ai-je lancé à Godbout qui m’attendait pour me donner son avis sur je ne sais trop quoi ou qui. «...avec un livre», me dis-je sur le chemin du retour. Et les aventures des différents personnages me revinrent en mémoire. «Terrible, cette histoire d’abat-jour, dis-je à Pascale en entrant dans la maison. — Quelle histoire d’abat-jour? — Dans ton livre... — Quel livre? — Celui que tu lisais hier... — Tu l’as lu? — En partie. — Quand ça? — Ce matin, avant d’aller travailler. J’ai failli arriver en retard. — I’a pas d’histoire d’abat-jour là-dedans. — Mais oui, voyons! Le premier chapitre. — Le premier chapitre, c’est l’histoire de la petite fille qui a failli se noyer dans la fontaine. ... C’est plus qu’être dans la lune!» dit-elle. Elle avait pris son air supérieur. «Moi, c’que j’ai aimé, c’est le grand-père qui cassait tous les meubles», dit Alex qui n’allait surtout pas se gêner pour interrompre notre conversation. Qu’il éprouve de l’intérêt pour ce genre d’histoire n’était pas pour me surprendre. C’est le contraire qui m’eut étonné. Avais-je été comme ça, un jour? «De quel grand-père tu parles? lui demanda Pascale. — C’est au début. Un peu avant l’Enfant-Jésus. — L’Enfant-Jésus?» Cette fois, nous étions deux à interroger. Pas plus que moi Pascale n’arrivait à se souvenir de cet Enfant-Jésus de malheur. «Mais... l’enfant accroché derrière un avion... Coudonc, l’avez-vous lu? ... La sénilité, déjà?» dit Alex, décontenancé. Nous étions bouche bée. «Et ce professeur qui sortait par la fenêtre et revenait par la porte afin de démontrer le mouvement continu», ajouta Michèle apparue sur l’entrefaite. «Tu l’as lu, toi aussi! Quand est-ce que tu l’as lu? — Aujourd’hui. — Tu n’devais pas aller chez Francine? — Oui, mais quand j’ai commencé à lire, j’n’ai pas pu m’arrêter.» C’était à n’y rien comprendre. Nous étions pourtant une famille comme les autres! L’aînée en était à sa première année d’université, l’adolescent de service terminait son secondaire — de peine et de misère d’ailleurs —, et la plus jeune n’avait que onze ans, mais nous savions d’ores et déjà qu’elle serait pharmacienne, un jour. De mon côté, j’enseignais la philosophie dans un collège d’enseignement général et professionnel dont je refusais l’abréviation usuelle, laquelle m’apparaissait totalement inintéressante, pour ne pas dire saugrenue. Quant à Pascale, elle était travailleuse sociale et aimait son travail. Pas un seul congé de maladie en vingt ans de service. Nous avions un chien, un chat, deux oiseaux, un aquarium, et nous vivions en banlieue dans un petit bungalow derrière lequel je faisais pousser de la laitue, des tomates et des géraniums. Rien ne nous prédisposait à ce qui venait de nous arriver. En moins de vingt-quatre heures, nous étions quatre à avoir lu le même livre, à l’avoir apprécié au plus haut point, tout en en conservant un souvenir complètement différent. «Godbout n’en reviendra pas quand j’vas lui raconter ça», ai-je pensé. «Ça va te faire quelque chose à raconter à Godbout», a dit Pascale. Lyne, la cadette, l’enfant chérie de la maison, nous regardait de ses immenses yeux bleus. «N’est-ce pas la marque d’un grand auteur? lança-t-elle gravement. Chacun trouve dans ce livre ce qu’il était venu y chercher. La maîtresse a dit...» «Regardez-moi ce puceron en train de nous faire la leçon», pouffa Alex. «On ne parle pas comme ça à sa sœur», lui ai-je dit. «Et si nous mettions nos histoires bout à bout, a dit Pascale. On finirait peut-être par en avoir le cœur net. Moi, j’ai bien aimé l’histoire de la tour...» L’histoire de la tour? La belle affaire... L’oncle Jo, l’ourson laveur, la femme convenable, même en mettant nos histoires bout à bout, nous ne sommes pas arrivés à un consensus. Nous avons dû tout relire, acheter tous les autres livres: Trains étroitement surveillés, Lettres à Doubrenka, etc. De fil en aiguille, l’ado de service s’est mis dans la tête d’apprendre le tchèque! Trop content de le voir apprendre enfin quelque chose, nous lui avons offert un séjour à Prague. Séjour d’immersion. Les rues étant trop étroites, l’île de Kampa a basculé dans la Vlata ; le niveau de l’eau a monté, il y a eu des inondations. «C’est ça, l’adolescence», ai-je expliqué à Godbout.





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